Point de vue — Habitat & espace
Je travaille dans l'habitat depuis des années. Et la question qui revient, toujours, c'est : qu'est-ce qui vous plaît ? La couleur des murs, l'orientation, le parquet ou le carrelage. Des questions légitimes. Mais pas les bonnes questions.
Parce que ce qu'on appelle "aménagement intérieur" n'est pas une affaire de goût. C'est une affaire de pouvoir.
Qui décide de la disposition d'un appartement ? Un promoteur, qui optimise des mètres carrés pour maximiser un rendement. Qui décide des standards d'une "belle cuisine" ? Une industrie qui a intérêt à ce que vous renouveliez vos équipements tous les dix ans. Qui décide qu'une chambre doit être petite parce qu'on n'y fait que dormir ? D'un garage pour bricoler ? Des normes construites à une époque où un seul profil comptait — avec une vie qui ressemblait à celle de tout le monde.
Tout le monde qui ne ressemble pas à ça — ceux qui travaillent chez eux, ceux qui vivent seuls, ceux qui s'occupent des autres, ceux dont la vie déborde du plan standard — a hérité d'un espace qui n'a jamais vraiment été pensé pour eux.
L'espace que vous habitez n'a pas été conçu pour vous. Il a été conçu pour quelqu'un qui ressemble à celui qui l'a pensé.
Ce n'est pas un détail. C'est structurel. L'espace domestique reproduit des rapports sociaux. Il dit qui a le droit de se déployer, de prendre de la place, d'avoir un bureau fermé, un coin à soi. Il dit, silencieusement, qui compte.
Dans mon travail, je rencontre des gens qui me disent : je ne sais pas, quelque chose ne va pas, mais je ne peux pas dire quoi. Ce malaise diffus, je le reconnais maintenant. Ce n'est pas qu'ils manquent de goût. C'est qu'ils vivent dans un espace qui n'a pas été pensé pour leur vie réelle — leur façon de travailler, de se reposer, d'exister avec les autres.
Repenser un espace, ce n'est donc pas décorer. C'est résister à une norme. C'est décider que votre façon d'habiter a autant de valeur que les standards qu'on vous a vendus.
Changer un espace, c'est souvent la première décision politique qu'on prend sans s'en rendre compte.
Je ne dis pas ça pour rendre le sujet plus grand qu'il n'est. Je le dis parce que j'ai vu ce que ça change — dans le corps, dans les relations, dans la façon dont on envisage sa propre vie — quand quelqu'un comprend qu'il a le droit de vouloir autre chose.
Un espace mal pensé empêche d'être heureux. Un espace bien pensé, lui, ne promet rien — mais il rend possible ce qui ne l'était pas.
C'est ce que je crois. Et c'est pour ça que je fais ce travail.
Premier article d'une série sur l'espace comme acte politique et social.